DE L'INDÉTERMINABLE - MICHAEL VERGER

 

Parce qu'il doit nous sortir de nous-mêmes, décaler notre perception, le geste artistique oscille souvent du côté du mystérieux ou de l'indéchiffrable – celui d'Aymée Darblay traite de l'indéterminable. Elle construit un constat sensible, entrant en résonance avec l'époque que nous traversons. Aymée Darblay manipule des objets hybrides, les fait se confronter, fusionner, s'assembler au point que l'image ou la sculpture – ou bien les deux – créée finisse par amener le spectateur à se demander ce qu'il est en train de voir, et c'est justement cette question même qui fait de ses œuvres un (brillant) miroir du monde. 

 

Pas un jour ne passe désormais sans que nous soyons confrontés à l'indéterminable – ne serait-ce, déjà, que par manque du temps nécessaire pour nous déterminer. Nous croulons littéralement sous l'information, les images, les stimuli. Le codage numérique du monde, loin de le rendre plus clair, a simplement participé à la saturation de nos sens, rendant les limites perceptives de plus en plus floues. Que ce soit les limites entre le vivant et le technologique ; entre le rationnel et l'irrationnel ; entre le visible et l'invisible : tout est là, codé, mais rien n'est vu qui n'est pas révélé – comme la célèbre lettre volée d'Alan Poe pouvait rester dissimulée à la vue de tous. Tout est noyé dans cette vague tumultueuse, tout devient protéiforme, et il faut inventer une approche entièrement nouvelle pour appréhender ce territoire insolite, une approche sensible, tâtonnante, et spécifique. Et c'est cette perception expérimentale, fragile et alternative, que recherchent inlassablement les œuvres d'Aymée Darblay, en explorant les liens maintenant tortueux que nous entretenons au symbolique, au vivant, au codage tel qu'il a colonisé notre pensée. 

 

L'artiste largement autodidacte, qui s'est vue décerner le prix Pierre Cardin de l'Académie des Beaux-Arts de Paris en 2008, a construit pour cela une méthode intuitive et originale, qui fonctionne en deux temps : en mêlant les reliefs d'arbres morts, les fils et les tubes qui les maintiennent en « vie », en évoquant régulièrement l'archétype de l'œuf dans ses sculptures, ou en récoltant des toiles d'araignée, l'artiste utilise des formes persistantes, mues du vivant ou trucages de la technique qui participe de ce donné-à-voir qui nous échappe. 

En créant des formes inédites, spectrales ou mutantes, au moyen de ses boîtes lumineuses ou de ses sculptures imposantes, ou en enluminant ses toiles d'araignée, elle révèle ce visible latent et le remet à notre portée. 

Par ce double mouvement, elle recompose un regard instrumenté, de la même manière que pour être vues l'image doit persister sur la rétine et la photographie nécessite d'être révélée. L’œil ainsi créé par Aymée Darblay ne propose pas une solution miracle, pas d'exégèse inattendue, mais une nouvelle curiosité pour des formes inédites – une curiosité qu'on pourrait presque dire enfantine : neuve et sans jugement. 

 

Celle-ci se cristallise spécialement dans son travail sur les toiles d'araignée, sa série la plus récente. Qui se soucie de ces traces animales si ce n'est comme d'un désagrément mineur, ou comme le rappel de la présence de ces prédatrices aux quatre paires d'yeux ? Mais une fois plaquées sur un fond contrasté ses toiles révèlent de magnifiques motifs que l'on pourrait lire comme des réseaux d'étoiles, des méduses des profondeurs, des tissages d'or fin, ou bien des relevés cartographiques réalisés depuis des satellites. Mieux encore, Aymée Darblay, en variant les lieux de récolte, a formulé l'hypothèse, au vu des variations constatées, que les toiles y possèdent des caractéristiques différentes. Ainsi de celles qu'elle a relevées dans l'église Saint-Eustache, plus denses que les autres, au point d'évoquer des visages ou des formes animales.

Il y a comme une ironie à se dire que ses toiles gigantesques puissent à leur tour être des codes rendant compte de l'environnement, voire créant en regard des présences rencontrées des sortes d'histoires tissées – à la manière, peut-être, dont les Parques tissaient les destins humains. Après tout, pourquoi la Nature n'aurait-elle pas conçu avant nous un code capable de rendre compte de toutes choses, apparent mais illisible (indéterminable) et demandant à être révélé ? On peut souligner une nouvelle fois l'importance du geste de l'artiste, qui affirme devoir procéder à cette « cueillette » en la dégageant de toute intention préalable pour rendre la complexité de la toile. L'acte est aussi technique qu'intuitif, il représente une forme de rappel du travail de l'araignée, volontaire mais aveugle à l'effet rendu par son œuvre. Le révélateur n'est pas un oracle, il ne propose pas d'interprétation, simplement les conditions d'apparition d'un nouvel imaginaire. La chose a déjà fait ses preuves en ce qui concerne le travail d'Aymée Darblay, puisqu'elle a pour projet de réunir un ensemble de scientifiques enthousiastes (zoologistes, biologistes, mathématiciens, physiciens) autour de ces toiles et de leurs spécificités – qui n'ont à ce jour curieusement pas fait l'objet d'études approfondies. Ainsi le geste artistique réussit à effectivement ouvrir un pan du réel à la perception, là où le code l'obscurcit.